AMERICA, ÂMERICA
A la conquête de l’Ouest Américain (novembre 2019)
Evadons nous ensemble !
LOS ANGELES
Voilà j’y suis, je dois y croire au grand voyage en Amérique. Je suis arrivée à Los Angeles où l’on m’a invité, des amis américains rencontrés à Istanbul sur le bord du Bosphore en mer de Marmara.
Les rencontres voilà la seule vérité des hasards, la seule explication de nos liens physiques et spirituels entre humains sur cette géographie terrestre.
L’Amérique d’aujourd’hui me laissait un peu sceptique sur le réel plaisir que j’aurai à la visiter mais il y avait encore dans ma mémoire toute cette Amérique de mon enfance celle des grands espaces mais aussi celle bien plus près l’Amérique des séries télévisées. Et enfin il y a eu cette invitation sincère de mes amis. Inconsciemment je présumais que j’en savais déjà trop et que j’étais comblée après avoir lu les livres et vu les reportages télévisés. Mais j’étais curieuse et c’était si loin que petit à petit je me suis laissée accepter de visiter le pays de l’oncle Sam. Cette opportunité m’a appris que préjuger d’un voyage ne sert à rien qu’il faut le vivre pour en apprécier toutes les facettes et surtout celles auxquelles on ne s’attend pas.
Me voilà donc à LAX ! L’un des plus grands aéroports au monde, immense, grouillant, démesuré mais paradoxalement parfaitement régulé. C’est mon premier contact avec la géographie mathématique et logique de l’espace américain. On ne se perd pas à LA prononcez (Elle eii) c’est désormais ainsi que j’appellerai Los Angeles, comme le font ses habitants, uniquement par ces deux lettres.
LA en Californie, c’est-à-dire le pays des deux langues, l’espagnol d’abord c’est la première langue que l’on entend dès lors que l’on va chercher ses bagages où les latinos règnent en maître et ensuite seulement l’américain, remarquez je ne dis pas anglais mais volontairement l’américain. Ici je l’apprendrai à mes dépends la langue de Shakespeare est complètement déstructurée : il ne reste qu’un gargouillis de sons dilués à son maximum. Les consonnes internes sont avalées et souvent disparaissent au profit d’une contraction si sévère qu’il ne reste plus qu’une voyelle et consonne dans une phrase. Le plus dur sera de reformer dans ma tête les sons manquants pour comprendre cette nouvelle langue, je regrette déjà de ne pas avoir pris espagnol en seconde langue lors de mes études.
Mon hôte et ami que j’appellerai Max m’attend en double file pour me ramener ‘at home’ mais auparavant nous allons devoir chevaucher la « Highway », cet anaconda en béton, une autoroute a six voir sept voies de chaque côté qui s’enroule sur elle-même tout au long de LA. Les panneaux verts et bleus indiquant Hollywood bd, San Pedro, San Bernardino sont réels je suis vraiment dans la ville mythique. Pour l’instant lorsque j’essaye de prononcer les villes San Bernardino, Santa Barbara qui défilent j’ai l’impression d’être dans le Mexique de Zorro et du sergent Garcia. Mais j’ai encore un peu de mal à me rendre compte de la chance que j’ai d’être là.
LOS ANGELES

Ce matin Max m’emmène dans un parc d’où l’on peut voir toute la ville de LA. Le ciel est bleu, l’air est doux et chaud à la fois mais le centre- ville au loin est sali par une longue écharpe de brume rousse due aux nombreux feux qui dévorent encore en cette période automnale la Californie. Une longue plaine s’étend devant moi quadrillée de maisons basses bien alignées dans des cases de verdure et au fond les premières montagnes qui borne le désert. Sur l’une des collines est accroché un « petit rectangle blanc » sous lequel plusieurs buildings tentent de sortir la tête de cette platitude. Mon hôte me montre le petit tableau blanc de bienvenue HOLLYWOOD.
C’est là que nous irons mais d’abord nous faisons un détour pour saluer une vieille connaissance européenne : le paquebot « Queen Mary » qui est amarré sur la côte californienne. Ce géant des mers construit en grande partie en France pour la glorieuse Angleterre a fait à l’époque les beaux jours des chantiers de Saint-Nazaire. Après déjeuner nous roulons vers le rêve, le cinéma, le fantasme du bout du monde de toute une planète.
Max appréhende de ne pas trouver de place de parking assez près du sigle HOLYWOOD, mais Oh ! miracle nous trouvons à nous garer devant la barrière du chemin pédestre. Nous commençons la randonnée, il fait chaud alors que nous sommes en novembre. C’est un endroit inespéré et inattendu d’abord par son silence alors que l’on est au-dessus de l’une des plus grandes mégalopoles du monde et ensuite par sa végétation de maquis en fouillis alors que dans les rues avoisinantes il n’y a que des maisons de luxe structurées et des jardins tirés au cordeau. Lors d’un tournant je me retrouve sous les fameuses lettres qui font rêver des millions de personnes dans le monde.
Max me mitraille avec l’appareil photo finalement je prends la pause de star aussi ridicule qu’amusante. Je me dis que ces lettres sont sans aucun doute « les pyramides » de LA et qu’il faut tirer son chapeau à celui qui en a eu l’idée. La séance photo terminée nous redescendons en traînant les pieds sur un tapis de poussière comme des enfants sur des flaques d’eau.
Le sentier est désert nous n’avons rencontré qu’un seul randonneur j’essaye de me détendre, je suis plus enjouée qu’à l’aller. Soudain dans le maquis j’entends un message en morse : tac tac tac …tac… tac tac tac… je cherche l’auteur du message.
Au milieu des branches un tronc décapité sur lequel un oiseau frappe. Surprise c’est un pic vert qui martèle l’écorce de l’arbre enfin de ce qu’il en reste ! Il tient un gland dans son bec et continue à tambouriner et à ce moment-là un autre lui répond.
Je pense aussitôt à Woody Woodpecker, le dessin animé de mon enfance. Je suis excitée et ahurie je comprends enfin où je suis. Je suis à Hollywood et j’ai sous les yeux WWpecker mon WWpecker, celui de la télévision familiale en noir et blanc. Je suis habitée par d’une vraie candeur, un esprit de ma jeunesse retrouvée et je jubile. Je répète sans arrêt, les yeux exorbités :
- Tu te rends compte c’est WWpecker, comme si j’avais rencontrée Brad Pitt en personne !
« Amazing », mon rêve américain commence avec un oiseau ! Quand je ne crie pas, je suis dubitative, comment est-ce possible ? Avec mon appareil photo j’essaye de prendre en flagrant délit ce héros de mon enfance et je réussi à le repérer. Ce n’était plus un dessin mais un artiste en habit de cérémonie noir rehaussé d’un châle blanc et le crâne recouvert d’un béret basque rouge cramoisi. Cristina Cordula l’avait certainement briefé pour décaler sa tenue « magnifaiiique » ! Le maquis résonne enfin de mon rire explosif, une énergie nouvelle m’envahit. Woody continue à tambouriner sur sa caisse et moi je continue à rire aux éclats et je gesticule comme une enfant ! Ta ta taa ! ta ta taa ! tatatatatata ! Je chante à tue-tête en redescendant le chemin. J’ai perdu mon sérieux et ma sagesse et je deviens intenable. Dans la voiture j’ai enfin compris la fascination du monde à l’égard de cette machine à rêve qu’est Hollywood et de la signification subliminale de ces lettres en haut de cette colline. J’avais été moi-même atteinte de ce virus et alors qu’à mon vieil âge j’avais tenté de l’oublier, c’était ce pic vert qui l’avait réveillé en moi et je l’avoue cela faisait du bien car mon esprit reprenait ses couleurs d’enfance. En passant devant les studios Paramount, j’ai compris que je devais oublier les décors en carton, lâcher prise et regarder la réalité qui me montrait un Hollywood plus vrai que nature.
Cette première émotion venait d’ouvrir une brèche dans ma passion des voyages. Je pensais sincèrement que j’étais vacciné par la beauté du monde que j’avais déjà visité auparavant et que rien ne pourrait me perturber assez fort après avoir vu les merveilles que j’appelle mes trois P (Pyramides, Pétra et Palmyre) et j’en passe. Nous redescendons la colline et nous nous garons dans un centre commercial. Max est un guide discret et j’aime ça, il me laisse toujours me faire ma propre opinion de l’endroit où nous sommes et ne me noie pas sous des tonnes d’informations. A la sortie du parking je glisse sur du marbre et tombe nez à nez avec des étoiles au sol, c’est la fameuse rue des stars « Walk of fame »! Je pense à toutes les adolescentes de ma famille et mon appareil crépite, c’est un jeu de piste chacun cherche sa chacune ou du moins la star de son cœur. Et puis tout se finit très vite alors je lève le nez et je m’aperçois que le fameux trottoir est tout petit et qu’il faut traverser pour photographier d’autres étoiles ! Mais la frustration est compensée par la plate-forme du « jeux de mains et de pieds » et des citations de stars d’Hollywood devant le « Chinese theatre » où d’après les tabloïds de temps en temps quelques stars viennent faire leur promotion. Le décalage entre la réalité de la petitesse du site est l’immensité de sa réputation me laisse sans voix ! Mais je commence à intégrer la machine hollywoodienne et je ne fais aucune autre remarque !
Avant d’arriver en Californie j’étais persuadé que j’allais voir l’Amérique comme on voit un bon film : c’est-à-dire avec un filtre. J’étais blasée, j’imaginai connaître ce monde grâce aux chansons, aux films et surtout aux séries américaines d’aujourd’hui. Je ne pouvais que « checker », valider mes connaissances. A mon âge l’Amérique d’aujourd’hui ne me faisait plus rêver comme quand j’étais adolescente. Je me trompais l’Amérique allait se révéler source d’émotion inattendue et ce n’est pas moi qui rendait visite à l’Amérique mais l’âme de l’Amérique qui allait me visiter. Dans le petit jardin de Max un visiteur inattendu pour moi mais habituel dans ces contrées : le colibri, ce minuscule oiseau hyperactif, toujours en mouvement m’a subjugué par son vol stationnaire, on aurait dit qu’il était en lévitation. Je me suis fait la réflexion que LA n’était pas seulement une ville pour des millions d’humains mais aussi un lieu de vie et de passage pour des millions d’oiseaux.
Départ pour le désert et les canyons
LAS VEGAS
Première étape : le loch Ness du désert

Tout est vrai et tout est faux à la fois. Comme LA c’est une immense plage et plaine grise sur laquelle trônent quelques hôtels, mais quels hôtels ! Des monstres d’architecture et de grandeur, il faut bien cela pour caser les millions de touristes qui s’y précipitent ! Les quelques rues disponibles aux piétons sont envahies et donnent l’impression d’effervescence continue alors qu’elles ne sont qu’un simple couloir entre les hôtels. Après m’être fait photographier au pied du clone de la Tour Eiffel et avoir assisté au spectacle de la fontaine musicale du Bellagio nous sommes repartis Max et moi « fissa fissa » vers la sortie comme pour éviter de nous laisser prendre au mirage de cette ville fantôme. Car même sans les lumières magiques de la nuit il y a quelque chose d’effrayant et d’attirant dans ces « halls » de casinos gigantesques tous « disygnés » pour retenir le client.
Californie, Arizona, Nevada et Utah : les panneaux défilent tout au long des quatre états traversés au cours de mon périple sur la mythique route 66. Les distances en miles ne me parlent pas mais je suis ravie d’avoir traversé quatre états de l’Amérique en quelques heures. En riant je dis à Max que je vais l’inscrire sur ma liste des choses insolites faites.
Tout va bien nous arrivons à Hurricane en Utah. Le nom de la minuscule ville m’évoque un cyclone et puis quelque part dans ma mémoire la sonorité du mot me rappelle une chanson américaine dont on martelait juste le mot « hurricane » sans savoir la signification. Le nom du chanteur était sur le bout de ma langue mais je n’ai pas réussi à trouver le célèbre Bob Dylan sans internet. La ville ne se retient pas et ne nous retient pas après nous avoir quand même offert le gîte et le couvert.
Il y a quelque chose de jouissif de pouvoir quitter l’urbain (en toute quiétude évidemment puisqu’on est en voiture) pour se ressourcer dans l’espace minéral et la nature.
C’est un espace qui n’utilise pas le même langage que l’humain et cela demande un effort de concentration et d’abandon de notre suffisance humaine. Au début on cherche à absorber l’espace mais au final on se rend compte que c’est l’espace qui nous avale parce que nous faisons partie de ce monde et non l’inverse. Le minéral replace les proportions à son échelle géologique et la surface que nous occupons nous semble aussi minuscule qu’une fourmi devant un être humain.
ZION CANYON

Il n’y a pas de sas de décompression et dès l’entrée du canyon je suis happée par la magie des lieux. Je suis dans mon élément : le minéral, la géologie. Je ne sais plus où regarder à travers la vitre de la voiture. Tout me parle, tout me saisit. L’habitacle de la voiture me gêne, il faut sortir.
Je quitte la voiture pour observer ce livre ouvert à la page « il y a des millions d’années… » je peux lire l’âge de la terre, les failles, les strates, les plissements chaque ligne est un code. Je suis comme une enfant devant un sapin de noël au pied duquel il y a de nombreux cadeaux !
Le décor des parois abruptes à l’échelle de cathédrale m’enchante et me ravit. C’est une galerie d’exposition de tableaux où l’ocre, le beige, le rouge et le blanc dominent. Chaque période y est indiquée par des parallèles ou des horizontales c’est la géométrie de la terre. Je ne suis pas en cours, l’alchimie physique, sensorielle et olfactive me propulse dans un monde intérieur et extérieur presque parfait et où rien ne vient troubler ma félicité.
Soudain quelque chose farfouille dans les roseaux et il en sort un magnifique jeune cerf aux bois de velours, il traverse nonchalamment un filet d’eau et disparait dans les hautes herbes. Ici tout est réalité même ces apparitions fugaces et la nature résonne de pas et sons furtifs qui m’obligent à ouvrir mes oreilles aussi bien que mes yeux. Ce que je n’avais plus fait depuis longtemps car quand on habite dans une grande ville comme moi c’est le contraire qu’on essaye de faire pour ne pas entendre toute la pollution sonore des voitures.
Et comble de bonheur là dans ce Louvre à ciel ouvert, sur la corniche tout en haut je le vois. Une momie de plumes noires affublée d’une tête d’oiseau de proie nous regarde.

C’est Max le premier qui le reconnait : c’est un condor ! car cette chose est un oiseau. Je n’imaginai pas qu’il y avait des condors en Californie, je croyais qu’ils ne vivaient qu’en Amérique du Sud. Celui-ci n’a rien de majestueux, un croque-mort en attente d’un client, les épaules serrées, le cou rentré, les bras le long du corps ! Seul sa hauteur est impressionnante pour un oiseau qui ne vient pas de la mer comme les pélicans. Il parait trop imposant. Il est là à nous regarder de haut et d’en haut. Un instant on aurait pu croire qu’il allait se suicider. Il était tellement proche du bord et il n’ouvrait pas ses ailes. Apparemment c’est un « petit » condor, la distance ne permet pas de le mesurer. Quand soudain il nous tourna le dos et d’un revers de l’aile il nous fais savoir qu’il en a assez de nous observer et il s’enfonce dans la corniche. C’était tellement miraculeux et hallucinant d’avoir pu observer un tel oiseau alors que Max me précisait qu’ils étaient très peu nombreux.
La vision de cet oiseau au nom si chargé de symboles me fit frissonner et je commençais à me demander si mon périple ne prenait pas une tournée plus symbolique, plus spirituelle alors que je n’y avais jamais songé auparavant. Voir un condor en liberté n’était pas anodin et donné à tous les visiteurs, Max lui-même m’a dit que jusqu’à ce jour il n’en avait jamais vu alors que c’était son cinquième voyage dans ce canyon.
Le reste de la visite n’en fut pas moins toujours aussi extraordinaire, les vagues de roches roses datant de l’oxydation de la terre, les calcaires pressurisés, les argiles vertes et blanches. Tous mes cours de TP de science remontaient à la surface. Chaque petit plissement avait valeur de millions d’années. J’allais jusqu’à toucher et m’assoir sur la roche nue en feuilleté pour m’imprégner de la rugosité des rides de la terre comme si je caressais le visage de ma grand-mère.
Zion Park est un parc d’attraction à lui tout seul, toutes les structures et infrastructures sont au top pour faciliter les randonnées des visiteurs. Si on veut quitter sa voiture, des navettes gratuites circulent et s’arrêtent à tous les spots et de là on peut prendre son temps et marcher, on s’évade à son propre rythme sans contrainte. Une matinée de marche et de découverte enchanteresse que je n’oublierai pas !
Nous avons continué notre route dans le désert sur la fameuse « mythic route 66 ». Je n’arrêtais pas de prendre en photo le panneau indiquant ce chiffre, j’étais à ce moment-là dans le roman de Kerouac ou de Steinbek selon mon humeur.
LE DESERT
Avec Max, nous avons longuement deviser sur la prononciation de « dizert ou dizeurrt » selon que l’on parle de désert ou dessert ! j’ai abandonné la différence était trop subtile pour moi.
Certains s’ennuieraient devant ces espaces vides d’homme et de construction et d’une monotonie criante mais moi je me régalais et j’avalais les kilomètres de monticules de roche noire qui me rappelaient les terrils de charbons de la ville de mon enfance. Ici le basalte remplace la houille et n’est pas l’œuvre d’hommes qui creuse une mine, c’est la nature elle-même qui a vomi (son casse-croûte) la croûte de son magma. Plus loin les falaises sombres se lézardent et s’incrustent de sang pour finir dans une bave blanche qui se confond avec la frange brumeuse de l’horizon. On a l’impression que le ciel refuse de borner l’espace alors qu’il est tout bleu au-dessus de nous, comme certains jeans, il se lave et se délave jusqu’au gris de la terre. Il n’y a pas de choix à faire entre ciel et terre, l’un rentre dans l’autre, l’un pousse l’autre, il faut prendre les deux comme un lot indivisible. C’est vertigineux ! on n’est plus à l’échelle humaine et je me rends enfin compte de ce que veut dire « à l’échelle d’un continent ».
ANTELOPE CANYON (Prononcez « anélop »)
Première pochette surprise ! Patience !
Nous sommes sur une veine noire goudronnée d’un plateau désertique les panneaux gigantesques ont disparu au profit de petits panneaux en bois monté à la main.
- Nous sommes au milieu de nulle part ! La formule plaît à mon américain.
- Comment on peut être « au milieu de nulle part », m’interroge-t-il ?
- Regarde autour de nous il n’y a rien, aucune indication, aucun élément de localisation sauf nous et si tu dessines un cercle, très grand cercle, un très très très grand cercle, nous sommes au milieu de nulle part !
Nous avons ri longtemps de cette expression et Max en fit son dicton pour toute la traversée du désert.
Quelques « miles » plus loin un panneau complètement bancal attire mon attention je demande à le photographier. Il est écrit dessus « Vous entrez sur les terres de la nation tribale indienne des Navajos ». A ce moment-là je me rends compte que je vais pénétrer sur des terres sacrées évidemment d’un point de vue cartésien il n’y a plus grand-chose de vrai et de sacré sur ce continent mais une petite voix me rappelle une promesse de respect due à cet ancien peuple qui avait tant souffert.
Et c’est ainsi que j’adressai à mes hôtes invisibles ces paroles :
- Je vous salue ô peuple indiens navajos et tous les autres d’hier et d’aujourd’hui, je vous remercie de l’honneur que vous me faites de me laisser parcourir vos terres et de partager ainsi votre intimité.
Je remontai dans la voiture heureuse d’avoir pu demander cette permission et en même temps un peu ridicule parce que j’avais déjà payé mon entrée pour la visite d’Antelope canyon !
Ce canyon comme beaucoup d’autres dans l’Utah est magique parce que invisible de la route. Nous nous garons sur le parking presque désert et nous vérifions que l’on est bien inscrit pour la visite.
Jusqu’à la dernière seconde, c’est-à-dire après avoir descendu des marches métalliques, on ne voit rien, on ne devine rien et soudain le boyau magique s’ouvre.
ANTELOPE CANYON ou la caverne d’Ali Baba
Toutes les couleurs du trésor des mines du roi Salomon sont dans cette caverne : or, rubis, diamant, topaze, améthyste, agate, ambre, azurite, jade, quartz rose, turquoise et jusqu’à la plus poétique dans ce tableau : larme d’apache, un bleu nuit aussi noir que l’obsidienne.

Je me suis d’abord cru de nouveau à Pétra la perle de Jordanie que j’avais visité quelques années plus tôt ! La couleur, les murs qui vous collent et le bout de ciel brillant comme un diamant au-dessus de la tête ! Mais très vite ce fut plus grand, plus varié, plus… rien de comparable, rien à comparer : A la différence des œuvres humaines, ici c’est l’eau et le vent qui avaient fait le travail de sculpture, mais c’était plus que cela il y avait des âmes, des esprits plus grands que ces gigantesques statues. Des sculptures en forme de visage d’êtres humains et d’animaux nous regardaient avec allure. Les proportions sont gigantesques évidemment ! On est à l’envers on ne sait plus où est le sol et où est le ciel même si nos pieds foulent un tapis de poudre ocre. Cet espace turquoise et lumineux ne peut être que le bleu de la mer. Les rayons du soleil cherchent par toutes les fissures à pénétrer ce sanctuaire. Les vagues d’une mer déchainée figées dans le roc nous propulsaient sur les crêtes rougeoyantes d’un monde fantasmagorique. Parfois ces mêmes murs deviennent garde-robes d’une reine avec des robes de soie et de velours d’une douceur infinie. Elles s’étalent et nous invitent à les caresser de la main. Quelques fois on a même envi de sucer la roche comme si c’était un énorme bonbon de foire.
Le même panneau mural varie de différentes couleurs selon son humeur et la hauteur, il peut passer de l’onyx à l’ocre pour finir en ambre flamboyant. Au milieu de ces tombeaux de pierre je vivais un miracle de la résurrection des couleurs, des formes et des esprits. J’étais comme habitée et habillée par ces étoles et ces figures, je les voyais sans aucune peine et je comprenais enfin pourquoi les indiens parlaient des Esprits et des totems. On ne pouvait voir ce lieu et ignorer cette culture.
Il a fallu ensuite sortir de ce sous-marin psychédélique et grimper le long des écoutilles fixé sur les murs pour retrouver l’air libre et le désert dans sa platitude et habillé seulement par sa nudité.
J’avais l’impression de devoir encore passer quelques paliers avant d’être tout à fait moi-même. J’étais encore dans cette réalité virtuelle et les statues de grès envahissaient encore presque tout l’espace de mon être.
Silencieux, nous sommes arrivés dans la ville de Page tout droit sortie de nulle part, l’expression est faite pour elle, rien d’autres ne me vient à l’esprit. Après avoir pris mes quartiers dans la chambre d’hôtel j’ai voulu sortir pour évacuer le trop plein d’images et d’émotions qui brouillait mon esprit et m’empêchait de me reposer convenablement.
Je ne connaissais pas les environs et le soir tombait sur la ville. Tout semblait neuf dans cette ville sortie du désert et à quelques mètres de l’hôtel une étendue « vert précieux » m’attira. C’était un terrain de golf en plein désert ! Immense, une mer couleur bocage normand. Dubitative, je tâtais du pied le tapis pour me prouver que c’était bien de l’herbe. J’eu l’impression que mon rêve se brisait. Je venais de quitter mon « âmérique » un espace véridique et naturel. Et ce tapis volé et volant recouvrait tout ce qui m’avait remué dans ce désert. Le loisir de « l’homme urbain » venait aspirer l’eau des veines du fameux barrage du Colorado et j’ai entrevue le but final de cet acharnement humain à faire croire que l’on construit pour le bien-être de l’humanité mais qu’en réalité on détruit pour faire oublier tout ce qui nous rappelle notre vraie taille dans cette échelle universelle et pour occuper toujours le premier rang de toutes les espèces mais à quel prix !
L’homme avait créé un immense réservoir : le barrage Powell que j’avais visité le matin même. Dans le musée adjacent, les explications sur le rôle du barrage, photos techniques à l’appui m’ont fait oublié qu’autrefois il n’y a pas si longtemps existait ici un canyon rempli seulement de roches et de vents au fond duquel coulait une rivière le Colorado. Je me suis rappelé avoir regardé en amont du barrage et avoir été fasciné par ce bijou couleur émeraude enroulée de topaze qui serpentait sous une fresque monumentale d’art contemporain qui avait été peinte par « mère nature » sur l’immense falaise.
Mais ce soir l’astre immuable du couchant me tire vers ce miroir en feu qu’est le lac Powell. Ma tristesse ou ma colère habillent les ombres de flammes et j’ai l’impression que le diable en personne danse les pieds dans la lave de l’enfer et la tête sur les falaises sombres pour fêter sa victoire et le fait d’avoir déjà gagné son pari malgré la dizaine d’églises et temples bien alignés dans la rue centrale : il sait pertinemment que PAGE deviendra bientôt la prochaine LAS VEGAS.
Pendant cette tempête sous mon crâne et alors que j’étais en train de vociférer de l’intérieur contre cette aberration de pelouse dans une zone désertique un drôle d’oiseau apparut. Sa démarche était si insolite et incongrue que j’écarquillais les yeux et essayais de m’approcher.
Il marchait sur ce tapis comme s’il avait de la glue dans les pattes et même si je me rapprochais à pas de loup il n’avait pas l’air de vouloir s’envoler. Sa queue était très longue par rapport à son corps et faisait balancier lorsqu’il bougeait, sa robe était peut-être grise tachetée et il avait un béret noir sur la tête. Il attendait que je me rapproche pour s’éloigner à pas handicapés, j’ai même cru un instant qu’il était blessé mais quand il en eu assez de me voir et de se laisser photographier il s’enfonça toujours sans s’envoler dans une crevasse qui donnait sur la plaine en contre bas.
A mon retour je rendis compte à Max de mon visiteur du soir et lui montrait les mauvaises photos que j’avais pu prendre.
- Cest un roadrunner me dit-il ! Bipbip and While E. Je n’ai pas compris le nom mais l’intonnation.
- Bipbip et le coyotte ! C’était Bipbip, pas possible et là comme devant WWpecker je criais presque :
- C’est extraordinaire, j’ai vu Bipbip en vrai !
Ce n’était plus une coïncidence : l’Amérique de ma télévision était sortie de son écran pour me saluer et me faire tourner en bourrique. C’était évident quelqu’un tirait les ficelles de ce séjour ubuesque et m’incrustait parmi les personnages de dessins animés de mon enfance. Hollywood, la Warner et Looney Tunes me faisaient leur cinéma. J’étais secouée de rires profonds et cela faisait du bien car je venais de comprendre que pour Bipbip j’étais devenue son coyote et lorsque je me rapprochais il ne voyait en moi qu’un dindon comme dans la farce qu’il jouait depuis des lustres, c’était hilarant de mélanger à la fois l’histoire vraie et le dessin animé.
Toute la matinée suivante des « Bipbip » aussi brusques qu’inattendus ont pété dans la voiture et pratiquement jusqu’à notre arrivée à Horse Shoe Bend.
HORSE SHOE BEND (prononcez « Hochben »)

Deuxième pochette surprise !
J’avais compris que le désert n’offrait ses joyaux qu’à la dernière seconde, il avait trouvé cette astuce pour tenir en haleine le visiteur et pour ceux qui se lassait de son immensité et de sa platitude ils pouvaient rebrousser chemin ou passer sans voir les merveilles qu’il cachait dans son antre. Aujourd’hui bien sûr, internet à fait exploser les visites mais autrefois je suis sûre que seuls les indiens et les téméraires avaient accès à ces endroits magiques.
Après une laborieuse marche dans le sable je vois des gens en ligne et je ne comprends pas pourquoi ils se sont arrêter au milieu du chemin car on voit de loin la table de grès qui continue devant eux. Mais quand on arrive sur cette ligne humaine, c’est le vertige, le vide, la falaise tombe à pic sur la rivière en boucle dans le canyon. Me voilà devant « Hochben » ou le fer à cheval.
Premier réflexe, reculer car vraiment c’est le vide sans barrière et en face une énorme tête d’hippopotame nargue le visiteur. Il est immergé, le cou entouré d’un collier d’émeraudes vertes et bleues appelé : Colorado. C’est une vision choquante au sens électrochoc. Le vertige des dimensions hors normes nous empêche de nous habituer à ces surprises. Le choc passé je respire et j’essaye de revenir au bord mais cette fois en priant de ne pas tomber mais le trouble est toujours là, alors j’ai une idée je m’agenouille c’est le seul moyen pour moi de prendre des photos du vide et des falaises sans que la tête me tourne.
Les rayons du soleil commencent à pénétrer la partie droite de la grosse tête plate le reste est toujours enfoui dans une pénombre fraîche. A gauche les murs de la falaise sont peints en noir et gardent un mystère sur les profondeurs du canyon ou la fraîcheur de la nuit règne encore. A droite la paupière ouverte la bête se réchauffe et s’admire dans le miroir d’eau éclairé par les rayons d’un soleil franc et réchauffée par la roche déjà brulante. Ma position genoux pliés est inconfortable mais elle me permet de ne pas tourner de l’œil.
Max me charrie et me demande si je prie, je lui réponds qu’effectivement une prière dans ces conditions ne ferait pas de mal et que l’on ferait bien de penser à remercier Dieu et tous les dieux de cet endroit si l’on ne voulait pas finir sacrifié au fond du Colorado.
Peu à peu le vertige s’éloigne et je me promène enfin sur les bords de la paroi vertigineuse, des oiseaux genre nos moineaux d’Europe viennent me saluer. Je m’assois pour me prendre un peu de toute cette énergie qui est en face de moi, je m’évade totalement, le temps disparaît jusqu’à ce nous partons.
Max m’assure que ce n’est rien à côté du Grand Canyon que nous allons voir, que ce dernier serait la cerise sur le gâteau. Je lui dis que ce que j’avais déjà vu était époustouflant et grandiose et qu’il était difficile d’imaginer encore plus grand et plus beau mais je savais que le désert des navajos n’avait pas encore montré toutes ses riches et ses splendeurs.
Nous quittons les immensités rouges et grises du désert minéral pour rouler dans un désert vert et feuillu fait de chênes nains et pins ici on l’appelle : le bush. Nous roulons ainsi pendant des heures parfois la route s’élève sur un monticule et nous apercevons la canopée. Je me sens étouffer dans cette mer kaki où la claustrophobie guette. On pense à une réalité plus terre à terre et au ravage du feu s’il y en avait un ici car on a l’impression qu’il ne peut y avoir d’échappatoire. Je me dis que le désert se moque de nous, qu’il nous trompe, pourquoi cette disparition soudaine des radars.
Un panneau de pierre nous annonce que nous entrons à Grand Canyon. Nous nous garons sur un parking toujours dans la forêt. Je me mets à suivre quelques touristes qui ont l’air de savoir où ils vont. Les arbres s’arrêtent à raz d’une corniche qui s’épuise à crouler vers un ravin de remblai et de rochers. Je suis sur un promontoire mais l’impression quand je regarde vers le bas est moins vertigineux qu’à « Hochben », par contre quand je lève les yeux et que je regarde devant moi…
GRAND CANYON
Troisième pochette surprise !

Une claque. Je reste bouche bée. Je n’ai jamais rien vu de tel, c’est comme si on m’avait débandé les yeux et que je me trouvais sur une passerelle au bout de la terre, l’immensité exponentielle, l’espace fuit devant moi. Mes yeux ne savent plus où regarder, ils s’affolent, ils sortent de mes orbites, je suis devenue oiseau car un être humain ne peut pas observer d’aussi haut et aussi loin. Je suis comme dans un avion mais le hublot est immense. Comme si j’étais dans le noir mes yeux commencent à s’habituer à l’espace et à leur nouvel environnement.
La terre mère est là avec ses mamelons, ses pics, ses collines, ses ravines et ses plateaux qui s’étirent à l’infini vers un horizon céleste. Elle est ratissée de toute part et porte les rides, les cicatrices, les blessures des combats qu’elle mène au-delà des temps et si la raison ne l’emportait pas je dirais que ces plaies rouges et béantes ne sont pas du fer mais le sang qu’elle a versé depuis des millénaires. Les méandres vertes et turquoises du Colorado qui étaient en parti à l’origine de ces entailles viennent aujourd’hui panser comme un baume apaisant le fond des vallées.
Il faudrait inventer de nouveaux mots pour raconter la vision du Grand Canyon.
Avec mes yeux d’humain et de citadin j’ai l’impression d’un chantier gigantesque en cours ou pire qui n’a jamais été achevé. Les mesas ou plateaux sont comme des piliers de ponts qui attendent la pose des tabliers pour traverser cet infini. Il manque aussi les pylônes qui donneraient un peu de verticalité à cette platitude et qui permettraient d’atteindre le bleu de cette mer infinie qu’est le ciel. C’est un chantier abandonné par les Dieux il y a très longtemps. La preuve la base des piles se dilue en sable et s’accumule sur les bords de la rivière Colorado. C’est le sanctuaire d’une civilisation perdue et même s’il n’y pas de pyramide, les milliers de tumulus ne peuvent être que les tombes de pharaons et dieux de ces anciens peuples. Je me perds dans cet infini de rouge, d’ocre ou heureusement parfois un liseré de basalte noir vient rassurer l’œil. Car l’horizon est flou, une brume de poussière ocre puis laiteuse s’élève et barbouille le ciel avant que sa couleur bleue définitive ne prenne le relais.
Pour ne pas disparaître dans cet espace qui semble m’absorber je pose mon regard sur une corniche en mille feuilles afin de reposer les ailes de mes yeux et puis je tourne la tête à gauche pour équilibrer la vue. Je cherche un arbre, les arbres font partis de mon environnement normal. Mais c’est toujours le centre qui m’attire, je suis portée par des ailes invisibles vers cet horizon sans fond qui se dilue et se confond avec le ciel. La nature à l’état brut, j’écrase quelques larmes d’émotion, je voudrai imprimer ces images au fond de ma mémoire, me les tatouer. Je ne pleure pas sur cette terre parce qu’elle est morte mais parce qu’elle continue à vivre au rythme de l’univers. Et chaque grain de sable transporte sa mémoire au grès des vents.
J’ai le sentiment de suivre un courant, de planer, d’être légère quand soudain un oiseau passe furtivement à hauteur de mes pieds.
D’abord je crois à une hallucination : quelque chose est passé très vite devant mon objectif, c’était noir ! aucun bruit, aucun cri n’a retentit. Je lâche mon appareil et je scrute l’espace et à nouveau il apparaît, les ailes déployées là devant moi, il tourne sans bruit et je n’ai entendu aucun cri depuis que nous sommes ici, aucun oiseau d’aucune sorte n’est apparu. C’est un immense corbeau magnifique, majestueux il repasse aussi silencieux qu’une voiture électrique! Je m’affole je rallume en tremblant mon appareil qui s’éteint à intervalle régulier. Je mitraille sans savoir ce que je fais, sans savoir s’il est dans l’objectif, il vole en tournoyant, il vole à mes pieds, comme dans une parade amoureuse dont je serai l’élue. Il me porte comme dans un rêve je vois sa silhouette ses ailes étirées au maximum comme un parapluie : c’est inouï, d’habitude c’est eux qui sont au-dessus de nous lorsqu’ils volent. Je n’ai jamais vu un tel oiseau planant de dos et il continuait à me porter sur ses ailes de jais. Il dominait ce monde minéral gigantesque qui semblait figé et mort. Dans ce silence étourdissant il est la vie du ciel et de la terre. Et puis il a viré de bord et il a disparu comme il était venu sans bruit, sans cri ! Je restais sans voix et continuais à scruter l’espace à mes pieds mais il avait vraiment disparu. Je me mis dans un coin à l’écart des touristes et recherchai fébrilement la trace de cette ombre sur une des photos prises. Je n’espérais pas trouver de preuves visibles et pourtant elles étaient là. Je n’en revenais pas, la photo me tira des larmes, la pression avait été si forte, l’émotion si grande. Un oiseau à mes pieds volant sur cette immensité du Grand Canyon. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Je savais seulement que c’était inouï, invraisemblable. Cela m’était arrivée à moi, pourquoi cet honneur ? D’aucuns diront oui c’est un corbeau, il y en a tant dans le désert et ailleurs. Moi je n’ai vu qu’un seul corbeau dans tout cette immensité
Et aucun autre oiseau ni aucun bruit d’oiseau à des milliers de miles devant moi ni en dessous de moi. Un seul est sorti à cette heure pour me saluer et j’en étais subjugué. C’était une vie éphémère dans un monde millénaire.
Il y a cependant quelque chose qui m’a frappé dans ce désert et même dans le bush c’est l’absence d’odeur, de senteur, de parfum naturel. Contrairement aux espaces sud européens et africains où la terre et les plantes même sèches dégagent une émanation olfactive. Ici l’air était aseptisé. J’ai mis cela sur le compte de l’arrière-saison très sèche et de l’air sans aucune humidité. En effet je suis allée jusqu’à arracher quelques sommités d’herbes ou de fleurs pour les frotter entre les doigts mais cela ne donnait rien de probant en terme de senteur. La terre était si vieille ici, elle avait été tellement nettoyée par les vents et l’eau qu’elle avait fini par perdre son manteau et ses parfums de toute évidence les plantes gardaient leur force dans leurs racines pour pouvoir continuer à vivre dans cet espace hostile.
Pendant toute cette après-midi j’avais l’impression d’être en terrain connu alors que j’étais si loin de chez moi. Je ne réfléchissais plus de manière mécanique comme c’est le cas devant une photo. Oui au début, les mots se bousculaient dans ma tête parce je voulais prouver à cette immensité, à cette reine en face de moi que je l’admirai mais peu à peu ils ont fait place au silence et je suis devenu muette et j’ai même fermé les yeux comme un aveugle qui n’a plus besoin de canne pour se déplacer. J’ai fait confiance à cette énergie et je ne savais plus qui était moi qui était l’autre.
Le retour fut très calme dans la voiture, les images de toute cette beauté m’emplissaient la tête et je tentais vainement de classer tout cela dans ma mémoire du plus beau au moins surprenant mais c’était impossible.
Arrivée à l’hôtel à Page, je recommençai le même rituel que la veille et je suis sortie pour marcher et me vider la tête afin de pouvoir me reposer.
Cette fois je refusais de m’en prendre au tapis vert, aux somptueuses marinas du lac Powell. J’étais moi aussi une privilégiée même si mon luxe n’avait pas de référence monétaire ou de club de luxe. J’avais eu la chance d’observer toutes ces belles choses, ces canyons et la nature elle-même m’avait rendu visite par le biais de ses ailes noires. Toutes ces émotions en quelques jours m’avaient chargé en turbulences, elles m’avaient ouvert des canaux depuis longtemps fermés, datant de l’enfance peut-être et au vu des dégâts causés dans ma logique cartésienne depuis peut-être bien avant mon temps humain connu.
Un coucher de soleil est toujours hypnotique et vous commande de vous laisser aller, de lâcher prise. Encore un luxe dont je ne me privais pas : méditer face à l’immense miroir du lac Powell. Comme la veille, le spectacle était hallucinant, mais ce soir la lumière des feux du couchant était apaisante. Tout était silence en moi et je me retrouvais dans le vide des canyons et des espaces hors du temps.
La danse du chaman
Et puis je me suis mise à exhalée un soupir, puis deux. A souffler par le ventre comme si j’expulsai de l’air vicié et l’air en remontant a pris des vibrations et du son. J’ai expiré longtemps avant que cela ne deviennent harmonieux et j’ai eu envie de me lever tout en continuant à sortir des sonorités alors j’ai eu l’impression qu’un chaman avait pris ma place et qu’il chantait des mélopée d’une autre langue lors d’une cérémonie venue d’un autre âge. Ma jambe droite s’est levée d’une manière maladroite, comme le Bipbip puis elle est retombée lourdement, ma jambe gauche a fait de même et elles se sont entendues pour avancer. A ce moment-là j’ai vu un tronc d’arbre, le seul alentour, son écorce rougit par les flammes du couchant dessinaient des yeux ronds d’oiseau, des becs, je commençais à tourner autour de lui. Quand mes bras s’agitèrent vers le haut, quelque chose essayait de sortir de mon enveloppe corporelle, l’énergie était trop intense pour mes mains, je continuai à tourner et à chanter. Peu à peu l’énergie semblait accepter son contenu et les limites attribuées. Alors mes jambes et mes bras s’élancèrent dans une danse régulée et apaisée jusqu’à la sensation ultime de voler dans un espace inconnu, mon esprit avait fait place à un autre esprit plus grand, plus léger, plus lumineux. Je n’entendais plus et ne voyait plus rien avec mes yeux et me oreilles jusqu’à ce que des lumières m’apparurent. C’étaient les lumières de l’hôtel, il faisait nuit noire, je regardais mon portable cela faisait deux heures que j’étais sortie. Je repris mes sens, j’étais calme et heureuse. Je comprenais enfin ce qui venait de se passer. L’esprit du grand Oiseau noir m’avait « incorporé » et j’avais dansé et chanté pour lui. J’avais simplement prêté mon corps à ses ondes. Ces passages d’Energies à travers les parois et les portes de notre monde physique (si on accepte le décloisonnement) nous permettent d’aboutir à l’extase et de célébrer toutes les beautés du monde.
La danse avec ce « totem » je l’ai tout de suite considérée comme un honneur et j’ai remercié tous les messagers qui m’avait sans que je le devine prévenue de cette visite. Je ne me doutais pas un seul instant que cela pouvait m’arriver d’une façon aussi intime et dans cet espace désertique. Lorsque j’avais prononcé mes paroles de remerciement à l’égard du peuple indien je n’avais mesuré pas à quel point j’allais être entendu. Cette expérience m’a fait comprendre que l’Âmérique que je pensais rencontrer n’était pas celle que je croyais mais une autre plus ancienne, au-delà des temps et de l’espace. Elle pouvait encore être perçu pour peu qu’on lâche prise et qu’on laisse venir à soi l’énergie monumentale dont elle dispose encore.
Je suis rentrée fatigué mais si heureuse d’avoir pu danser le temps d’un espace-temps avec une force qui venait de si haut, de si loin.
Après ce voyage sensoriel extraordinaire, j’ai été obligé de repasser par la case : ville factice : LAS VEGAS !
Retour à la ville affabulatrice, retour dans le futur !
Ce fut ma punition pour avoir été tant gâtée ! Etre obligé de cautionner ce que le désert devient quand l’homme l’achète et l’exploite. Etre obligé de regarder ceux qui perdent leurs véritables yeux d’enfants et qui chausse des lunettes et des casques virtuels pour jouer et regarder des spectacles lumineux sans parler des sommes d’argent perdues ou gagnées ! Je peux vous dire que j’ai fuis aussi vite que j’ai pu peut-être par peur d’être avalé moi aussi dans cet espace virtuel.
Je reconnais que las Vegas fut mon sas de décompression et que de retour à LA, Je pouvais envisager de façon sereine et sans culpabilité ma visite à SAN FRANCISCO que je nommerai SFO, la ville pour qui j’avais de la tendresse !